Parue dans l'Ascaris 5 — hiver 2005. Cette nouvelle a inspirée la trame pour l'histoire de la cannibale de Repentigny.
Ça fait seulement trois jours que Zoé, la cannibale de Repen, est en taule, pis que le pénitencier tout entier vit dans terreur. C’est qu’elle a pris deux heures à peine, en arrivant, pour échapper à sécurité. Deux heures pour disparaître d’la circulation. À l’heure du souper, on s’est rendu compte qu’elle manquait à l’appel, on a alors commencé à branler bas le combat. On a tout mis en oeuvre pour pas se planter encore une fois. Un groupe de gardiens zèlés s’est mis à fouiller tous les raccoins d’la place. Ils ont rien trouvé d’intéressant. Elle s’était évaporée. On a appelé des renforts, tous ceux disponibles pis pas trop saoûls, pis on a formé des équipes. On leurs a donné tout un tas d’équipement sophistiqué, allant d’la simple paire de raquettes en babiche au GPS translucide dernier cri. Pis on les a finalement dispatchés d’ins environs, les forêts pis les montagnes entourant la prison. On a cherché pis orcherché une bonne partie d’la nuit sans arriver à aucun résultat satisfaisant. On a malheureusement perdu Éric pis Martin d’ins griffes d’un abominable homme des neiges.
C’est le lendemain matin que ça nous a sauté dans face. On venait juste d’entendre le call du réveil. Valérie du bloc numéro neuf s’est mise à crier. On aurait pu penser qu’elle allait ormettre ça au bloc numéro neuf pis crisser la marde comme la semaine passée, tout pèter pis s’entretuer, mais le cri de Valérie sonnait pas pantoute comme un début d’émeute. Un long cri frette, sec, aigü qui se termine à cause du manque de souffle. Suivi du « Oh, mon doux Seigneur » d’une voisine de chambre. Ç’a pas pris de temps que la rumeur s’est répandue en dedans de tous les murs. Francine, qui partageait sa cellule avec Valérie, avait été réduite, presqu’au complet, à l’état de squelette. En fait, c’est toute la chair qui manquait. On avait laissé la quasi-totalité des organes vitaux, muscles pis autr’cartilages. La dépouille avait bel allure. On a eu aucun doute sur l’identité d’la victime, avec tout ce gras répandu dans sa couchette, ça pouvait être personne d’autre que Francine, l’ostie d’grosse tout’trempe. La salope qui était toujours aux trousses des petites nouvelles, avec ses menottes homemade pis son vieux concombre. En d’autres circonstances, on aurait enquêter auprès de ses dernières victimes, cherché celle avec le plus de charactère, celle qui a eu un moment de faiblesse en se laissant aussi grossièrement violer, pis qui avait juré qu’on l’y orprendrait p’us. En d’autres circonstances, c’est ce qu’on aurait fait, mais vu le travail fait sur la grosse bonne femme, on avait pas à chercher bin loin, tout incriminait Zoé. On a quand même essayé de se convaincre que non. Queques entêtés ont soutenu, devant la direction de l’établissement, la première thèse voulant que Zoé soit morte de froid d’ins montagnes, la nuit dernière, tôt ce matin ou bin il y a à peine deux minutes, pis que la ou les meurtrières de Big Francine se trouvaient dans le nouvel arrivage de détenues. Mais il suffisait seulement d’être un minimum aware de l’histoire d’la cannibale de Repen pour savoir qu’icitte, on avait à faire au même modus opperandi. Qui plus est, les restants de Francine arboraient les célèbres morsures animales de Zoé. Sa dentition de pitbull, certainement formée ainsi progressivement à cause d’la diète d’la dame, la trahissait (mal)heureusement. Les morceaux d’os partis avec la chair durant la pulsion vorace était sa signature stampée à grandeur du lieu du crime. On a photographié en long pis en large la pièce à conviction – à savoir, le corps – question de se monter un dossier en béton pour lui mettre une autr’atrocité sur le dos, lui montrer qu’on lui en veut pis qu’elle doit être punie pour son péché de gourmandise. En tout cas, c’est ce qu’on dit, ce qu’on cri. On se tait sur toute cette histoire de gros sous que ça rapportera ce big procès. Mais ça, c’est d’un coup qu’on la pogne. Queque chose de pas très évident en ce moment. Elle peut être partout, la crisse.
Plus la journée avançait, plus on commençait à se méfier de tout, même des murs. Surtout des murs. Une mort atroce pis certaine se cachait derrière ces murs, plafonds ou bin planchers. Zoé pouvait nous sauter dessus à n’importe quel moment. Habituellement blasées par la vie, on était surprises de vouloir se sauver les fesses comme ça. Pas facile d’agir à contre-courant envers nous-même lorsqu’on s’est toujours promis de vivre selon notre nature, réduite ici – en dedans – à s’auto-détruire pour raccourcir notre peine par nos propres moyens.
La nuit est arrivée en prenant son temps, chaque seconde d’la journée avait doublé sa durée tellement on était sur le qui-vive, on en manquait pas une. Le souper infecte est mal passé, tout de travers, il est resté coincé carré dans gorge. Arrière-goût de terreur. Il y a pas eu d’activité-détente après le repas, on est seulement allée fixer queques quiz à tévé – sans même guesser sur les réponses – dans salle commune. Personne a osé se rendre à sa cellule avant qu’on nous l’ordonne. On a protesté un peu, précisant l’importance du groupe face à un danger de cette nature, mais on a rien voulu entendre. On nous a maladroitement rappelé qu’on était pas icitte pour choisir ou bin décider quoi que ce soit, qu’on était des prisonnières pis qu’il fallait alors fermer nos gueules. On a jamais voulu admettre que la sécurité a rien à voir avec la liberté. Certaines ont pleuré, d’autres – en pleine crise de démence – ont été transportées à l’infirmerie, mais la plupart se sont résignées à orjoindre leurs lockers.
Martine, dont l’addiction à pourdre blanche l’a poussé à assassiner sa mère, s’est ortrouvée seule dans sa cellule, sa coloc ayant sauté un peu trop de coches. Aux alentours de minuit, presque toutes les prisonnières avaient sombré dans un sommeil profond dû à fatigue de l’épouvante, pis surtout aux somnifères écrabouillés plus tôt dans leur souper. Presque toutes car Martine était encore bel & bien réveillée. Elle était allée se faire vomir (vieux tic) après le repas. De toute manière, Martine voulait pas dormir à soir. Elle avait pas non plus envie de pleurer, elle avait envie de rien quand BEDANG ! le grillage d’la climatisation a orvolé de l’autr’côté d’la chambre.
Les ongles de Zoé crissent sur la paroi de tôle pis Martine peut déjà entendre la respiration saccadée du monstre. Un rire, presque.
Zoé s’extirpe du conduit d’air avec l’agilité du guépard.
— Tu tombes à pic, se contentra de conclure Martine.
La bête baveuse se jette dessus, l’aggrippe par les cheveux pis lui renverse la tête sans aucune résistance d’la part d’la proie. Une pointe d’effroi dans le regard, mais pas plus. On l’a sûrement entendu souffler un « enfin » avant la première croquée sous le menton. Zoé lui arrache un grand morceau de chair, ça lui éclabousse le visage déjà super-salopé par le sang de ses victimes précédentes. Pique une autr’bouchée sur la joue, Martine vit ses dernières secousses. L’âme est déjà loin tandis que le corps meurt bêtement.
Zoé s’agenouille sur Martine pis termine son snack tranquilement sur le plancher frette d’la cellule.
Une fois bourrée solide, rendue à gruger les phalanges par gourmandise, la pulsion quitte un moment Zoé. Elle se lève pis commence à faire le tour d’la pièce. La toilette est impeccable. Aucune photo sur les murs. Sur le pupitre, une fiole vide avec un Jolly Rodger imprimé sur l’étiquette, pis une note manuscrite sur une feuille de cartable : « Plus jamais je n’aurai à t’endurer, salope de vie ! Je m’offre à Mort en espérant qu’elle me fasse pas chier à son tour. M. » Des dessins macabres qui entourent les mots pis un malaise fatal qui saisit le coeur d’la cannibale de Repen.
MORD
Section : textes fondateurs